De la rareté des dramaturges femmes au Maghreb

 

Amina BENMANSOUR,

Université Mohammed V

Faculté des lettres, Rabat 

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>"Le théâtre est un art paradoxal. On peut aller plus loin et y voir l’art même du paradoxe"(2). C’est par ces mots que Anne Ubersfeld commence son livre Lire le théâtre.  

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>En effet, ce qui frappe dans l’acte théâtral, c’est sa dualité, dualité décelable au niveau le plus élémentaire: la division du texte en dialogue et didascalies, deux parties distinctes mais indissociables. C’est que le théâtre est en même temps genre littéraire et pratique scénique. C’est un acte qui, à l’instar de l’acte d’amour qu’il est en fait, se consume à mesure qu’il se déroule. Indéfiniment renouvelable sans être jamais le même, il est éternel et éphémère à la fois. Cette dualité du théâtre a suscité des controverses passionnées surtout depuis l'apparition du terme "mise en scène" vers 1820. Pour A. Artaud, le vrai théâtre est celui qui, échappant "à la dictature exclusive de la parole" (3)  doit parler "un langage physique et concret"(4), celui de la scène. A l’opposé, un historien de l’art comme Lucien Dubech pense que "l’art dramatique, selon la règle de tous les arts élevés, a commencé par la poésie"(5) ; par conséquent c’est un genre éminemment littéraire. 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ainsi, à la fois spectacle et littérature, le théâtre, cet art de l’instant, trouve sa survie dans le texte. En effet, littéraire ou non, développé ou réduit, ou encore se ramenant à de simples indications scéniques, le texte, qui est en principe éternellement fixé, constitue toujours le canevas à partir duquel sont produites les images qui donneront lieu à la représentation. L’instance scripturale occupe donc une place prépondérante au théâtre, et nombreuses sont les œuvres dramatiques qui se rangent parmi les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Comment ne le seraient-elles pas lorsqu’elles ont été écrites par des génies tels que Sophocle, Euripide et Eschyle ou Shakespeare, Calderon, Lope de Vega et Racine, ou encore par Jean Genet et Beckett, etc.? 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’écriture poétique est donc ce qui confère aux pièces de théâtre leur éternité, et à leurs auteurs leur immortalité. Ce qui est valable pour le théâtre en Occident –l’importance du texte écrit- l’est tout aussi bien pour le théâtre en Orient ou au Maghreb. Une petite mise au point s’impose à ce niveau: lorsque nous parlons de théâtre maghrébin, il s’agit du théâtre de type occidental, tel qu’il a été introduit au Maghreb au début du XXème siècle, avec l’avènement du colonialisme. 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Du fait de sa nouveauté, ce théâtre, qui est toujours à la recherche de sa voie, ne peut rivaliser avec le théâtre occidental par le nombre et la qualité de ses auteurs. Nous nous contenterons de citer, à titre indicatif, et les deux langues confondues (arabe et français), les noms de Lamine Nahdi, Ezzeddine Madani et Noureddine Ben Ayyad pour la Tunisie, Kateb Yacine, Aba Noureddine, Slimane Benaîssa pour l’Algérie, Abdelkrim Berrechid, Abdessamad Kenfaoui, Taîeb El Alj, Taîeb Seddiki pour le Maroc.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Nous avons volontairement omis de ne mentionner aucun nom de femme pour montrer, si besoin est, l’ampleur d’un phénomène: la rareté des femmes auteurs, car si elles ne sont pas totalement absentes dans ce domaine, les femmes y sont une denrée peu courante. Cette vérité ne se rapporte pas aux seules femmes arabes en général ou de façon plus restrictive aux maghrébines : elle concerne aussi, toutes proportions gardées, leurs consœurs européennes. La première femme en Europe à s’être hasardée dans ces sentiers exclusivement masculins jusqu’à une date récente, est Hroswitha appelée "la mère du théâtre moderne"(6), une religieuse allemande qui a vécu au Xème siècle. Comment expliquer une initiative pour le moins originale et audacieuse pour l’époque (surtout lorsqu’on sait que ses comédies édifiantes n’excluaient pas un réalisme parfois assez osé: elle y parle de baisers et de caresses). Instruite et dégagée du rôle d’épouse et de mère, et œuvrant pour l’amour de Dieu, Hroswitha a pu neutraliser les résistances et la réprobation et composer des pièces de théâtre en toute quiétude. Pour une femme, écrire c’est rendre coupable une transgression se situant à deux niveaux: celui de la nature (être femme) et du rôle (être mère et épouse). Ecrire c’est s’égarer dans un espace interdit, celui des hommes, et abandonner le sien, celui que, de tout temps, la société lui a assigné, c’est à dire l’espace de la claustration et de l’exclusion. Mais la faute devient plus grave encore lorsqu’il s’agit "de l’écriture théâtrale, écriture publique par excellence" (7) parce que, comme nous le dit Christiane Achour, elle s’adresse non plus à de simples lecteurs isolés chacun dans sa lecture, mais à une foule de spectateurs réunis en un même espace et vibrant en même temps d’émotions similaires authentiques, puissantes et immédiates dont l’origine est au départ le texte. Ecrire pour le théâtre, c’est accepter de s’afficher au grand jour à travers des personnages qui prennent vie à travers le corps des acteurs, c’est se livrer à travers une parole déléguée mais vivante, car incarnée.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il y a donc une antinomie insurmontable entre ces deux sphères: celle du théâtre, qui est publique, et celle de la femme qui est intime et privée.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Et voici une raison -peut-être la plus importante- qui explique cette désaffection du théâtre par la femme écrivain, surtout quand cette dernière appartient à une aire culturelle aussi traditionaliste et conservatrice que le Maghreb.

En plus, pour composer des pièces de théâtre, il faut d’abord et tout bêtement savoir écrire. Or au Maghreb, les femmes sont encore touchées par l’analphabétisme dans des proportions alarmantes et maintenues à l’écart de toute activité culturelle, en dehors de quelques rares privilégiées. 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Si elles pouvaient écrire, quelques unes de ces femmes analphabètes douées d’une imagination fertile et d’une parole raffinée et facile, auraient peut-être produit des pièces de théâtre de grande qualité. Kateb Yacine ne parlait-il pas de sa mère comme d’un "véritable théâtre arabe"? (8).

<SPACER SIZE="35" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Et si par le passé certains genres littéraires de la tradition orale avaient pu être consignés par écrit, peut être qu’à l’heure actuelle aurions nous disposé de chefs-d’œuvre dramatiques féminins.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Parmi ces genres traditionnels le conte figure au premier plan, lorsqu’il prend l’aspect de récit spectacle devenant ainsi une forme pré théâtrale; sur ce plan, la femme maghrébine n’a rien à envier au conteur professionnel se produisant dans une halqa. Elle joue plus que ne raconte des fables merveilleuses, revêtant plusieurs masques, créant différents personnages par le biais de la voix, du geste, de la mimique, etc. L’espace à l’intérieur duquel elle exerce son talent de conteuse-comédienne est à l’image de sa situation: il est clos, exigu, intime et le récit représentation a lieu le soir, lors de veillées familiales. Cheherazad -encore elle- détentrice de la parole théâtralisée qui captive et fascine, est le modèle accompli de cette femme auteur d’un type particulier.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Dans le même registre, figurent deux autres genres: l’Aroubi et Masrah Annisae (le théâtre des femmes) répertoriés par Hassan Minae, dans son livre Recherches sur le théâtre marocain comme des variétés du Bsat (9).

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Pour ce qui est de l’Aroubi, il était l’occasion pour les femmes d’exercer leur talent d’improvisation poétique, et il était pratiqué par des Chikhats et des Juives. Quant à Masrah Annisae, il est né spontanément des fréquentes réunions que la vie de harem a encouragées. Fatema Mernissi nous en donne une illustration vivante, touchante et comique à la fois dans son roman Rêves de femmes à travers les personnages de Chama, Samir et Zin en particulier (10),

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>De son côté, Mohammed Aziza, dans son ouvrage Formes traditionnelles du spectacle, nous en fournit un autre exemple tunisien appelé Le jeu de la femme au châle vert (11). Ce jeu est l’occasion pour les femmes de laisser libre cours à leur créativité verbale, donnant de la sorte naissance à de vrais dialogues.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La carence du théâtre maghrébin en auteurs femmes peut donc se justifier, dans une certaine mesure, par le fait que ces formes pré-théâtrales propres à la femme soient restées un genre purement oral pour des raisons religieuses, historiques, politiques, etc.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Cependant, nous notons sans une certaine surprise, que l’accès de la femme maghrébine à l’instruction et au savoir n’a pas modifié, dans de larges mesures ces données. 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>En effet, on assiste, ces trente dernières années, à l’émergence d’une littérature féminine relativement importante vu sa nouveauté. Ces auteurs femmes se sont lancées dans le roman, la nouvelle, la poésie, l’essai scientifique ou philosophique mais très peu se sont essayées à l’écriture dramatique. C’est que cette dernière comporte des difficultés et des contraintes autrement plus grandes que celles de l’écriture romanesque. Et de fait, si la romancière traite essentiellement avec les éditeurs, la dramaturge, elle, pour que son texte ait des chances de devenir une pièce jouée, doit traiter avec les directeurs de théâtre, les metteurs en scène, les acteurs, les techniciens de la scène, les responsables culturels, etc.

<SPACER SIZE="35" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Grande est donc la distance qui sépare l’écriture dramatique de la réalisation scénique, et bien des pièces sont restées à l’état de texte. Les contraintes peuvent être intérieures, c’est à dire se situer au niveau de la composition elle-même; elles le savent bien celles qui construisent des pièces comme Yasmina Reza, une jeune dramaturge d’origine iranienne mondialement connue et qui a obtenu en 1986 le Molière du meilleur auteur.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>" Vous n’imaginez pas les contraintes du théâtre dit-elle, rythme, lieu, temporalité. Surtout la technique théâtrale est une technique du silence, une technique sous les mots. Qu’est-ce que les mots permettent de ne pas dire? C’est une démarche que les romanciers ne sont pas aptes à saisir d’emblée, ils écrivent trop, ils écrivent tout… "(12).

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ces contraintes peuvent être au contraire liées à des conditions matérielles de production, de mise en scène, etc. " Nous qui écrivons pour le théâtre, nous dit l’algérienne Fatema Gallaire, nous ne savons pas si nos textes seront mis en scène dans un an, dans dix ans, ou après notre mort "(13).

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>On comprend dès lors pourquoi le nombre des femmes écrivains dramatiques est si restreint au Maghreb. Quelques noms surgissent ça et là, presque par accident. La tunisienne Najia Thameur est l’une des premières à s’être aventurée dans ce domaine (dans les années 60).

<SPACER SIZE="35" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>En Algérie, les quelques œuvres théâtrales féminines qui ont vu le jour ont été écrites en français, la langue de l’autre qui, opérant comme voile, permet d’exprimer des vérités pénibles, douloureuses et surtout difficiles à exprimer dans sa langue maternelle. Elles s’inspirent de l’histoire du pays et mettent en scène des personnages au symbolisme culturel très prononcé. Tel est le cas pour Myriam Ben avec sa pièce Leïla (1967) où l’héroïne éponyme est ancienne maquisarde. Tel est aussi le cas d’Assia Djebbar avec sa pièce Rouge, l’aube écrite en collaboration avec Walid Carn, et dont les événements sont construits autour de la figure traditionnelle du meddah. Fatima Gallaire, autre auteur algérienne, est venue, elle, accidentellement, pourrait-on dire, au théâtre. Ayant écrit un roman dont le titre est Ah! vous êtes venus là où il y a une tombe, on lui fait remarquer qu’en fait elle a produit une pièce de théâtre, et c’est avec tendresse et ironie qu’elle explique son étonnement

"  Quand j’ai appris que j’étais dramaturge, j’ai été épouvantée: je n’étais jamais beaucoup allée au théâtre, ce lieu mixte, un peu suspect que fréquentent des femmes qu’on dit peu recommandables: les comédiennes "(14).

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Concernant le Maroc, il semble qu’aucune femme n’ait osé s’aventurer dans cette voie. Le répertoire de la femme (15), publié en 1993, ne mentionne aucun nom de dramaturge femme alors que la liste des actrices est relativement fournie.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Nous nous faisons un devoir de signaler quelques initiatives louables dans ce domaine. La première est celle de la comédienne Khadija Assad, qui a écrit en collaboration avec son mari Sâadallah Aziz en arabe dialectal  Costa ya Watane . La seconde est celle de Amina Lhassani auteur de Nour ou l’appel de Dieu (16), rédigée en français. Fatima Chebchoub, quant à elle, est l’une des rares artistes arabo-musulmanes à avoir été choisie pour participer au congrès international des femmes dramaturges qui s’est déroulé en 1994 à Adélaïde, et où elle a été classée 4ème avec une pièce de son cru en Arabe dialectal, dont le titre est  Moulay esser  (17).

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Conclusion

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Au terme de cette étude qui gagnerait à être constamment mise à jour, il apparaît évident que le nombre des auteurs dramatiques femmes en Tunisie, en Algérie ou au Maroc, est bien faible. Le caractère éminemment public qui est le propre du théâtre est pour beaucoup dans cette défection.  Mais le monde change, et ce qui était hier encore impossible ou à peine envisageable dans la société arabo-musulmane, comme être comédienne, est devenu une réalité, et même une chose banale. En ce début du 3ème millénaire, les maghrébines paraissent prêtes à conquérir cet aspect ardu et hostile qu’est la création dramatique. Peut-être verrons-nous alors la liste des auteurs femmes s’allonger et certains manuscrits comme ceux par exemple de Salima Benmoumen, lauréate du trophée le Faris en 1998, pour son talent de comédienne, sortir du tiroir pour devenir représentation concrète.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>A l’instar de Nour, l’héroïne de Amina Lhassani, au nom ô combien symbolique, la maghrébine se fraiera son chemin dans l’écriture dramatique, avec persévérance, avec conviction, mue par le besoin légitime et le désir irrépressible de s’exprimer. Comme elle, rompant avec un passé stérile et castrateur elle pourra dire: "je me devais de gravir la pente, regardant droit devant moi. Que faire? Sinon veiller farouchement à ne pas me retourner" (18). 

 

 

 

Notes:
(1) Dorénavant nous allons adopter l’inscription R. F. (p. ) suivie du numéro de la page à la fin de chaque citation pour indiquer notre corpus: Fatima Mernissi , Rêves de femmes. Contes d’une enfance au harem, Casablanca, Ed. Le Fennec, 1997

(2) Ubersfeld, A, Lire le théâtre, Paris, Editions Sociales, 1982, p.13

(3) Artaud, A, Le Théâtre et son double, Paris, Ed. Gallimard, Coll. Idées, 1964, p.119

(4) Ibid, P.54

(5) Dubech, L, Histoire générale illustrée du théâtre, Paris, Librairie de France, 1932.

(6) Wilwerth, E, Visages de la littérature féminine, Bruxelles, Pierre Mardaga éditeur, 1987, p.24.

(7) Achour, C, Anthologie de la littérature algérienne de langue française, Paris, Ed. Bordas, 1990,p.257.

(8) Mireille Djaïder " Kateb Yassine " in Littérature maghrébine d’expression française, EDICEF/AUPELF, 1996, p.64.

(9) Mniae, H, Recherches sur le théâtre marocain, Meknès, Imprimerie Saout Meknès, 1974, p.15 (en arabe)

(10) Mernissi, F, Rêves de femmes, Casa, Ed. Le Fennec, 1994, pp.138-143.

(11) Aziza, M, Formes traditionnelles du spectacle, Tunis, Société Tunisienne de Diffusion, 1975, pp.78-79.

(12) Revue Lire, n°278, septembre 1999.

(13) Gallaire, F, Théâtre et nouvelles, Ateliers, revue des Facultés, 1994, p.9.

(14) Ibid, pp.9-10

(15) Mrini, A, Répertoire de la femme marocaine, Rabat, Nouvelle Imprimerie Al Maârif, 1993.

(16) Lhassani, A, Nour ou l’appel de Dieu, Rabat, Ed. La porte, 1994.

(17) Journal le Matin Samedi 2 Juillet 1994.

(18) Lhassani, A, op cit, p.112

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